Observatoire des Polycrises
Parcours polycrise

Fil 3 · Généalogie philologique

Les mots voyagent, leurs histoires se croisent

Les langues rendent visibles des aspects différents des crises. Une traduction rapproche des termes, tandis que l’enquête philologique restitue leurs usages antérieurs et leurs contextes.

Krisis : juger, séparer, discerner

La généalogie proposée par Mikael Mesnil Duprat suit le champ du jugement et de la séparation associé au grec krisis. Le crible en donne une image : avant le diagnostic, il faut trier, distinguer et examiner. Dans « Pour une crisologie », Morin rappelle le sens de décision et de moment du diagnostic, puis montre comment l’usage moderne du mot s’est chargé d’incertitude. Les textes et les usages doivent rester attachés à leur contexte philologique.

Cette histoire du mot éclaire la réflexion de Morin sur la crise et son diagnostic. Elle ouvre aussi une question : comment établir un diagnostic lorsque les catégories disponibles sont elles-mêmes mises à l’épreuve ?

Pour suivre ce déplacement dans les textes de Morin, consultez la page de généalogie.

Japon : Fukugō kiki (複合危機)

Fukugō kiki est une formulation japonaise de « crise composite ». Elle permet d’examiner la manière dont plusieurs crises de natures différentes se combinent. Avec la circulation internationale de « polycrisis », des institutions et médias japonais emploient aussi la forme phonétique en katakana porikuraishisu (ポリクライシス).

La coexistence de ces termes invite à retracer les usages et leurs contextes. Une traduction institutionnelle contemporaine ne résume pas à elle seule l’histoire antérieure du vocabulaire japonais.

Chine : plusieurs cadrages linguistiques

Xìtǒngxìng wēijī (系统性危机)
La crise systémique, notamment mobilisée pour penser la contagion des marchés et les risques liés aux systèmes.
Fùhé wēijī (复合危机)
La crise composite, employée pour décrire l’intrication de crises de natures différentes, notamment dans le contexte pandémique.
Duōchóng wēijī (多重危机)
Les crises multiples ou la polycrise dans des discours contemporains sur les transformations de l’ordre mondial.

Ces expressions ne sont pas interchangeables par défaut. Leur traduction demande de préciser qui les emploie, dans quel domaine et à quelle période.

Wēijī (危机) : traiter à part le risque latent et le déclencheur

Dans le parcours proposé ici, l’arbalète sert de métaphore : une tension s’accumule, puis un déclencheur libère une partie de l’énergie accumulée. Elle aide à penser comment un aléa bref peut activer une crise latente ou en aggraver une autre.

Cette image constitue un outil d’analyse du risque. Elle ne donne pas une traduction littérale de wēijī et ne résume pas à elle seule les usages du terme chinois. Pour l’articuler aux temporalités et aux aléas, voir Durées, déclencheurs et crises latentes.

Trois questions philologiques

  1. Quelle forme est attestée ? Distinguer le terme original, sa transcription et sa traduction éditoriale.
  2. À quelle date et dans quel domaine ? Un emploi dans la presse, une publication savante et une traduction institutionnelle n’établissent pas la même chose.
  3. Quel lien est revendiqué ? Une équivalence lexicale ne suffit pas à établir une filiation historique ou une identité de concept.

Pour krisis, le crible rend visible l’idée d’un tri préalable au diagnostic. Pour fukugō kiki, l’histoire du composé japonais et son adoption contemporaine comme traduction de polycrise doivent être datées séparément. Pour les termes chinois, distinguer crise systémique, crise composite et crises multiples évite de projeter une catégorie unique sur des contextes différents.

À propos de wēijī : la métaphore de l’arbalète décrit ici une structure de risque, tension accumulée puis déclenchement. Elle aide à relier l’histoire des mots à l’analyse temporelle, tout en restant explicitement une métaphore d’analyse.

Repères de circulation au Japon et en Chine

La généalogie de Mikael Mesnil Duprat restitue plusieurs histoires en parallèle. Ces repères rendent visibles des changements d’usage ; ils ne posent pas une origine unique du concept.

  1. Japon · 複合危機

    Fukugō kiki est une construction japonaise naturelle, attestée avant son adoption institutionnelle récente comme traduction de « polycrisis ». La forme en katakana ポリクライシス (porikuraishisu) circule aussi avec l’internationalisation du terme.

  2. Chine · 系统性危机

    Après les crises financières de 1997 et 2008, le prisme de la crise systémique met surtout l’accent sur la contagion économique et financière.

  3. Chine · 复合危机

    La pandémie, les ruptures d’approvisionnement et les chocs logistiques rendent plus visible un vocabulaire de crise composite, appliqué à des phénomènes sanitaires, économiques et sociaux.

  4. Chine · 多重危机

    « Crises multiples » ou « polycrise » apparaît dans des discours sur la recomposition de l’ordre mondial, souvent rapprochés du « grand bouleversement inédit depuis un siècle ».

Cette chronologie résume les corpus examinés dans la prépublication. Pour une occurrence précise, consulter la référence citée et son contexte linguistique.

Sources et prolongements

Les formes japonaises et chinoises sont présentées comme des usages historiques et contemporains documentés dans la recherche généalogique. Chaque occurrence doit être rapportée à sa source, sa date et son domaine.