Quand un même événement raconte plusieurs histoires
Lorsqu’un réseau électrique cesse de fonctionner, plusieurs explications peuvent être nécessaires. Une analyse technique cherchera où la perturbation est entrée et comment elle s’est propagée. Une analyse économique examinera les décisions d’investissement, les règles de rémunération et les arbitrages qui ont façonné la fragilité du réseau. Une analyse institutionnelle cherchera à savoir quelles autorités disposaient des informations et des moyens pour prévenir le danger. Une analyse sociale demandera enfin qui a été le plus exposé, quelles connaissances ont été ignorées et qui supporte durablement les coûts de la panne.
Ces enquêtes ne s’excluent pas nécessairement, mais elles ne posent pas les mêmes questions et ne désignent pas spontanément les mêmes solutions. C’est l’un des enjeux du débat scientifique sur la polycrise : le mot peut rassembler des interlocuteurs sans garantir qu’ils décrivent le même objet. Le désaccord ne porte donc pas seulement sur la définition d’un terme. Il peut modifier la manière d’établir des causalités, d’attribuer des responsabilités et de choisir une intervention.
Une revue systématique publiée en 2025 par Rakowski et ses collègues donne la mesure du travail conceptuel encore nécessaire. Après avoir examiné 2 299 références dans leur processus de recherche et sélection, les auteurs ont analysé 59 publications. Leur synthèse souligne des convergences autour de crises qui se rencontrent et interagissent, mais constate que les mécanismes reliant ces crises restent insuffisamment explorés dans une partie de la littérature [3]. Les 2 299 références ne sont pas un comptage des usages du mot dans le monde, et les 59 textes ne constituent pas une mesure de l’adhésion à une définition : il s’agit des étapes et du corpus de cette revue.
Quatre configurations de pensée, pas quatre camps
Dans une étude publiée en ligne le 29 décembre 2025 et intégrée au volume 2026 de Sustainability Science, Louis Delannoy, Jean-Charles Leveugle, Sofia Maniatakou et Peter Søgaard Jørgensen ont étudié les interprétations de la polycrise chez des chercheurs qui mobilisent déjà cette notion [1]. Ils ont contacté 166 personnes ; 50 ont participé jusqu’au bout. Chacune a classé 33 propositions selon son degré d’accord, puis expliqué ses choix lors d’un entretien. L’analyse par la méthode Q a conduit les auteurs à proposer quatre configurations de réponses, qu’ils nomment des facteurs.
Il faut comprendre précisément ce résultat. Les quatre facteurs ne sont ni quatre écoles établies, ni quatre doctrines mutuellement exclusives, ni une répartition représentative de l’ensemble des chercheurs. Le recrutement était ciblé, majoritairement situé dans les réseaux scientifiques européens et nord-américains ; les auteurs indiquent eux-mêmes que d’autres expériences et traditions intellectuelles peuvent manquer à cette carte. La méthode éclaire des façons de raisonner au sein de l’échantillon, mais ne permet pas d’en estimer la popularité dans toute la communauté scientifique [1].
Figure 1. Quatre questions d’enquête inspirées des facteurs F1 à F4 identifiés par Delannoy et al. (2025/2026). Schéma pédagogique original de l’Observatoire, non issu d’une projection statistique de l’étude.
F1. Confiance dans l’analyse : ce que les outils existants permettent déjà de comprendre
La première configuration, Analytical tractability, considère qu’une grande partie de la polycrise peut être étudiée avec les savoirs et les méthodes dont nous disposons, à condition de mieux relier des domaines habituellement séparés. Elle ne réduit pas la difficulté des problèmes, mais refuse de conclure que leur complexité rendrait l’enquête impossible. Dans ce profil de réponses, les déterminants structurels occupent une place importante : les logiques du capitalisme mondial et, dans une moindre mesure, les héritages coloniaux sont interprétés comme des sources historiques de vulnérabilité [1].
Cette orientation conduit à rechercher les institutions, les rapports économiques, les incitations et les trajectoires de long terme qui ont rendu plusieurs crises possibles ou les ont aggravées. Elle invite aussi à éprouver les explications structurelles par des données, plutôt que de considérer qu’un mot aussi général que « capitalisme » suffirait à lui seul à démontrer chaque enchaînement causal.
F2. Chocs en réseau : comment les perturbations traversent les interdépendances
La deuxième configuration, Networked shocks, met l’accent sur les événements perturbateurs et sur les couplages entre systèmes. Lorsqu’une perturbation touche une infrastructure, un marché, une chaîne logistique ou un milieu naturel, ses conséquences peuvent se déplacer vers d’autres domaines, parfois plus vite que ne réagissent les organisations concernées. Les dépendances techniques, commerciales et informationnelles deviennent alors des voies possibles de propagation ou d’amplification [1].
Une enquête issue de cette perspective cherchera à identifier les nœuds critiques, les dépendances réciproques, les seuils et les délais de transmission. Elle pourra conduire à renforcer la redondance, la surveillance des interdépendances ou la coordination opérationnelle. Elle n’établit cependant pas, par la seule existence de liens en réseau, qu’une cascade s’est effectivement produite : il faut encore en reconstituer les mécanismes et la chronologie.
F3. Gouvernance mondiale : qui peut coordonner ce qu’aucun acteur ne maîtrise seul ?
La troisième configuration, Global governance, met au premier plan l’écart entre la densité des interdépendances et les capacités collectives de décision. Les crises franchissent des frontières administratives, économiques et nationales, tandis que les responsabilités, les mandats et les moyens d’action restent souvent segmentés. Les personnes dont les réponses composent ce facteur ne s’accordent pas nécessairement sur une cause historique dominante ; elles soulignent surtout le besoin d’organiser la coopération à plusieurs échelles [1].
La recherche ne porterait plus seulement sur ce qui a rompu, mais sur la circulation de l’information, la compatibilité des règles, les conflits d’autorité et la possibilité d’intervenir avant que les dommages s’étendent. La coordination peut être indispensable sans être suffisante : une organisation mieux coordonnée pourrait encore poursuivre des objectifs mal définis ou répartir injustement les coûts.
F4. Exigence conceptuelle : que masque un diagnostic insuffisamment défini ?
La quatrième configuration, Conceptual stringency, demande de clarifier les contours du phénomène avant d’utiliser le mot comme explication. Elle associe cette exigence à une attention critique aux rapports de pouvoir, aux structures capitalistes et coloniales, ainsi qu’aux savoirs qui restent sous-représentés dans la production des diagnostics. Dans ce profil, intégrer plusieurs traditions de connaissance, notamment les savoirs autochtones lorsque le sujet le justifie, relève autant de la qualité de l’enquête que de la justice épistémique [1].
Ce regard conduit à interroger ce que l’on choisit d’appeler une « crise », quels événements deviennent visibles dans les statistiques, qui définit les priorités et quelles populations sont absentes des décisions. Il oblige également à distinguer la critique d’un cadre de connaissance de la démonstration empirique de causes précises : une perspective critique peut formuler de bonnes hypothèses, mais doit aussi accepter d’être mise à l’épreuve.
Les convergences comptent autant que les divergences
Les auteurs relèvent plusieurs points communs : la polycrise ne se réduit pas à un mot à la mode pour les personnes interrogées ; elle déborde les frontières sectorielles et se déploie à différentes échelles spatiales et temporelles. Les répondants reconnaissent également l’importance de réponses coordonnées et le risque qu’une mesure conçue pour résoudre un problème produise des effets dommageables ailleurs [1]. Ces convergences n’effacent pas les désaccords sur les causes, les institutions pertinentes et les connaissances à mobiliser.
Pour le comprendre, il est utile de quitter les définitions pendant un instant et d’observer ce qu’elles font apparaître dans un événement réel.
Un même épisode, quatre enquêtes possibles : le Texas en février 2021
En février 2021, une vague de froid exceptionnelle a frappé le Texas et d’autres régions du centre-sud des États-Unis. Des installations de production électrique ont été mises à l’arrêt ou ont vu leur puissance diminuer, tandis que l’approvisionnement en gaz naturel subissait également des perturbations. Selon le rapport d’enquête conjoint de la Federal Energy Regulatory Commission (FERC), de la North American Electric Reliability Corporation (NERC) et de leurs entités régionales, plus de 4,5 millions de personnes au Texas ont perdu l’électricité. Le gestionnaire du réseau ERCOT a ordonné des délestages atteignant 20 000 MW pour éviter un effondrement général du réseau [4].
L’événement illustre plusieurs mécanismes simultanés. Le froid a directement touché divers équipements, ce qui relève d’un déclencheur commun. Parallèlement, des difficultés de fourniture de gaz ont contribué à des pertes de production électrique, tandis que des installations gazières ont elles-mêmes subi des pertes d’alimentation électrique. Le rapport documente ces interdépendances, sans autoriser à attribuer toute la catastrophe à une seule boucle ou à un seul type de production [4].
Figure 2. Représentation qualitative des mécanismes mis en évidence par l’enquête FERC/NERC. Les flèches décrivent des directions causales documentées à l’échelle de certaines composantes ; leur épaisseur ne représente pas une contribution quantitative aux pannes.
Les quatre configurations de Delannoy et al. ne sont pas des analyses publiées de cet épisode. Nous les utilisons ici comme quatre grilles de questions possibles, afin de montrer ce que change un diagnostic.
| Focale d’enquête illustrative | Question prioritaire | Éléments à instruire | Interventions à examiner, sans préjuger de leur efficacité |
|---|---|---|---|
| F1. Conditions structurelles | Pourquoi les installations et l’organisation du secteur étaient-elles exposées à ce froid ? | Historique des normes, incitations économiques, investissements de préparation, responsabilités dans la durée | Réviser les exigences de préparation, les incitations et les modes de contrôle |
| F2. Chocs en réseau | Où le froid et les défaillances se sont-ils propagés, à quelle vitesse et avec quels retours ? | Journaux d’incident, dépendances gaz-électricité, chronologie, points critiques | Protéger les composants sensibles, réduire les dépendances et prévoir des modes dégradés |
| F3. Coordination | Quelles autorités et entreprises pouvaient anticiper, partager l’information et agir ensemble ? | Mandats, chaînes d’alerte, listes d’infrastructures prioritaires, coordination intersectorielle | Organiser la préparation et la décision conjointe entre filières et régulateurs |
| F4. Définition et justice | Qui définit la défaillance, quels dommages sont comptés et quels groupes subissent les effets les plus graves ? | Indicateurs sociaux et sanitaires, distribution des coupures et des coûts, expériences locales ignorées | Améliorer l’enquête sur les dommages et associer les publics concernés aux arbitrages |
La valeur de cette comparaison est de rendre les complémentarités visibles. Un diagnostic limité aux équipements risquerait de négliger les incitations qui ont laissé persister une fragilité ; un diagnostic réduit aux structures économiques pourrait manquer la séquence technique précise à interrompre ; une réponse uniquement institutionnelle pourrait améliorer la circulation de l’information sans protéger les composants sensibles. Quant à une stratégie qui ne mesure que la durée des pannes, elle pourrait sous-estimer des conséquences humaines inégalement réparties. Ces limites sont des risques analytiques à vérifier, pas des conclusions directement fournies par l’étude Q.
Surtout, le Texas est ici un exemple régional d’interdépendances et de défaillances. Il ne démontre pas à lui seul l’existence d’une Polycrise Mondiale.
De la simultanéité à l’enchevêtrement : toutes les flèches ne se valent pas
Dire que deux crises se produisent à la même période ne prouve pas qu’elles sont liées. L’enquête commence par distinguer quatre situations dont les implications causales diffèrent.
Figure 3. Quatre configurations de relations possibles. Les dessins sont des schémas conceptuels et ne constituent pas, à eux seuls, des preuves de causalité.
La simultanéité désigne deux difficultés observées pendant une période proche, sans lien causal établi. Elles peuvent être indépendantes, être reliées par un mécanisme encore inconnu ou partager une cause non identifiée. Il faut donc rester agnostique tant que l’enquête ne permet pas de trancher.
La cause commune apparaît lorsqu’un même événement ou une même contrainte agit sur plusieurs systèmes. Une inondation peut interrompre simultanément l’accès à une route et l’alimentation d’un poste électrique sans que la fermeture de la route ait causé la panne du poste. Les deux effets peuvent être graves, même en l’absence de propagation de l’un à l’autre.
Une cascade suppose au contraire qu’une perturbation dans un système contribue à déclencher ou amplifier une défaillance dans un autre. L’ordre des événements, la dépendance fonctionnelle et les traces du mécanisme deviennent essentiels pour établir ce lien.
Une rétroaction existe lorsque les effets reviennent modifier les conditions initiales : une difficulté dans le système A aggrave le système B, qui contribue ensuite à aggraver A. Certaines boucles amplifient les dommages ; d’autres peuvent les atténuer. Une boucle dessinée n’est pas nécessairement une boucle observée, et sa présence ne dit pas encore quelle est son importance réelle.
Lawrence et ses coauteurs regroupent les voies de mise en relation des crises de différents systèmes en trois catégories : stress communs, effets domino et rétroactions entre systèmes [2]. Ils proposent d’employer « polycrise mondiale » pour désigner des crises causalement enchevêtrées dans plusieurs systèmes mondiaux, avec des conséquences qui dégradent significativement les perspectives de l’humanité. Leur proposition met également l’accent sur les dommages émergents de ces interactions, différents ou plus importants que ceux des crises considérées séparément [2]. Il s’agit d’un cadre théorique argumenté, non d’une règle universellement acceptée.
Dans cette perspective, le risque systémique concerne d’abord des défaillances possibles, tandis que la polycrise porte sur des interactions de crises qui produisent effectivement des dommages. Les frontières ne sont pas identiques dans toute la littérature, comme le montrent notamment Mark et ses collègues [9]. Il est donc préférable de déclarer explicitement la définition retenue avant d’analyser un cas. L’échelle géographique, la pluralité de systèmes mondiaux, la réalité des liens causaux et l’ampleur de leurs effets doivent être examinées séparément.
Cette attention aux mécanismes ne doit pas faire disparaître les dynamiques de longue durée. Les contraintes climatiques, la dégradation de certains milieux, la dépendance aux ressources ou les inégalités peuvent modifier progressivement les conditions dans lesquelles un choc survient. Pour autant, une pression de long terme n’est pas automatiquement une crise au sens de Lawrence et al., et une corrélation ne suffit jamais à déterminer une cause.
Les réponses peuvent à leur tour déplacer les problèmes
L’enchevêtrement ne concerne pas uniquement les crises. Une politique élaborée pour réduire un risque dans un domaine peut créer une dépendance ou transférer des coûts dans un autre. Par exemple, déployer de grandes surfaces de cultures énergétiques pour réduire les émissions peut, selon les pratiques et les territoires concernés, entrer en concurrence avec d’autres usages des sols et exercer des pressions sur la sécurité alimentaire, la biodiversité ou les moyens de subsistance. Le GIEC documente ces arbitrages, tout en soulignant que des dispositifs correctement conçus peuvent aussi produire des bénéfices conjoints : ce n’est donc pas un verdict général contre la bioénergie [7].
Ce type de cas oblige à comparer plusieurs échelles de temps et plusieurs critères de réussite. Une réduction rapide d’un indicateur sectoriel peut coexister avec une hausse de vulnérabilité ailleurs ou plus tard. Inversement, des politiques coordonnées peuvent créer des synergies et prévenir ces transferts. L’OCDE insiste, dans ses travaux sur la cohérence des politiques, sur le besoin d’examiner les conséquences transfrontières et intersectorielles des décisions publiques [10]. Dans son bilan de gouvernance des risques critiques de 2026, elle relève également des progrès inégaux dans l’anticipation, la coordination et l’apprentissage institutionnel [6].
Le problème n’est donc pas que toute solution serait condamnée à échouer. Il est qu’une mesure peut être efficace au regard de son objectif immédiat et insuffisante au regard de ses effets d’ensemble. Identifier ces effets demande des indicateurs, un suivi temporel, des comparaisons et la participation des acteurs concernés.
Ce que l’Observatoire des Polycrises propose d’examiner
Le terme « Polycrise Mondiale », tel qu’il est travaillé par l’Observatoire, s’inscrit dans cette discussion sans prétendre la clore. Edgar Morin et Anne-Brigitte Kern constituent, avec Terre-Patrie (1993), un jalon majeur pour penser la solidarité complexe des problèmes planétaires [8]. Les travaux plus récents, notamment ceux du Cascade Institute et les débats critiques sur les rapports de pouvoir, contribuent à enrichir ce chantier [2][5]. Cette filiation intellectuelle ne signifie pas que l’Observatoire disposerait déjà d’une définition unanimement validée.
Une piste de recherche particulièrement importante concerne les effets de second ordre des réponses. Notre hypothèse de travail est la suivante : des décisions conçues séparément pour contenir une crise peuvent, dans certaines conditions, transférer des contraintes vers d’autres systèmes, accroître certaines dépendances et réduire la capacité de réponse lors d’un choc ultérieur. La proposition devient utile seulement si l’on précise les conditions dans lesquelles de telles dynamiques seraient observables et celles où elles ne se produisent pas.
Cela suppose, pour chaque terrain d’étude, de documenter la décision initiale, ses objectifs, les acteurs en présence, les ressources mobilisées, les effets attendus et inattendus, ainsi que leur chronologie. Il faut rechercher les mécanismes de transfert, mais aussi les explications concurrentes : un dommage constaté plus tard peut avoir une autre origine que la politique étudiée. Des cas où la coordination prévient effectivement le transfert de risque sont tout aussi importants que des cas où elle échoue. Sans tels contre-exemples, l’hypothèse resterait trop facile à confirmer.
Notre programme ne consiste donc pas à rebaptiser toute crise « polycrise », ni à ériger les interdépendances en cause universelle. Il consiste à tester si une analyse conjointe des stress, des événements déclencheurs, des dépendances, des rétroactions, des rapports de pouvoir et des réponses institutionnelles permet de mieux expliquer certains dommages et de concevoir des décisions plus robustes. La valeur ajoutée par rapport aux approches existantes doit être démontrée cas par cas, et non présumée.
Sept questions avant d’employer le mot « polycrise »
Pour éviter que le concept ne devienne une simple formule, une équipe de recherche, une entreprise ou une collectivité peut commencer par remplir une grille de diagnostic commune.
- De quels phénomènes parle-t-on ? Nommer séparément les crises, les vulnérabilités, les stress de long terme et les événements déclencheurs. Ne pas appeler « crise » toute difficulté structurelle.
- À quelles échelles les observe-t-on ? Préciser les territoires, les secteurs, les populations concernées et les horizons temporels. Une défaillance locale, même sévère, n’est pas par définition mondiale.
- Quels liens sont démontrés ? Distinguer corrélation, cause commune, dépendance potentielle, cascade observée et rétroaction identifiée. Mentionner les sources, la chronologie et les incertitudes.
- Quelles vulnérabilités préexistaient ? Examiner les choix d’investissement, les contraintes biophysiques, les institutions, les inégalités et les facteurs de longue durée, sans supposer qu’une cause unique explique tout.
- Qui agit, qui subit et qui décide ? Cartographier les responsabilités, la circulation de l’information, les groupes exposés, les capacités d’action et la répartition des coûts.
- Quels effets secondaires nos réponses peuvent-elles produire ? Tester plusieurs scénarios, rechercher les transferts de risques, les bénéfices conjoints, les effets différés et les mécanismes de rétroaction.
- Que gagne-t-on à parler de polycrise ? Comparer le diagnostic obtenu avec ceux de risque systémique, de catastrophe en cascade et de crises simultanées. Si le terme n’apporte aucune précision ou aucune décision différente, mieux vaut employer une notion plus étroite.
Cette grille ne remplace pas une étude causale. Elle sert à formuler un problème de manière plus contrôlable, à rendre les désaccords explicites et à identifier les données nécessaires avant d’affirmer que plusieurs crises forment un seul phénomène.
Conclusion : le diagnostic fait déjà partie de la réponse
La diversité des interprétations de la polycrise peut être une faiblesse lorsque le terme permet de tout désigner sans rien distinguer. Elle devient au contraire féconde lorsqu’elle oblige à confronter plusieurs enquêtes, à rendre visibles leurs hypothèses et à préciser ce qui pourrait les contredire. Les quatre facteurs identifiés par Delannoy et ses collègues n’imposent pas de choisir entre les réseaux, l’histoire économique, la gouvernance et les rapports de pouvoir. Ils montrent pourquoi aucune de ces dimensions ne devrait être écartée sans examen.
Une décision fondée sur une carte incomplète des causes peut résoudre une défaillance immédiate tout en laissant intactes les conditions de sa répétition, ou déplacer des coûts vers ceux qui disposent du moins de moyens pour y faire face. Avant de demander comment sortir de la polycrise, il faut donc pouvoir expliquer ce que l’on appelle polycrise, comment on en reconnaît les mécanismes et pourquoi ce diagnostic change réellement la décision.
Historique éditorial : retrait d’un ancien relevé exploratoire
En 2025, des relevés exploratoires réalisés par l’auteur sur Google Scholar ont contribué à susciter ce travail. Le protocole de collecte et les données nécessaires pour reproduire ou comparer correctement ces chiffres ne sont pas disponibles ; les estimations et le graphique qui en provenaient ont donc été retirés. Cette démarche personnelle n’est pas utilisée comme preuve de diffusion du terme. Le post LinkedIn d’origine conserve la trace de cette étape. Les limites de reproductibilité des comptages de résultats Google Scholar ont également été examinées dans la littérature bibliométrique [11].
Références principales
[1] Delannoy, L., Leveugle, J.-C., Maniatakou, S. et Søgaard Jørgensen, P. (publication en ligne le 29 décembre 2025 ; volume 21, 2026). « More than a buzzword? Mapping interpretations of the ‘polycrisis’ ». Sustainability Science, 21, 1177–1191. https://doi.org/10.1007/s11625-025-01790-9
[2] Lawrence, M., Homer-Dixon, T., Janzwood, S., Rockström, J., Renn, O. et Donges, J. F. (2024). « Global polycrisis: the causal mechanisms of crisis entanglement ». Global Sustainability, 7, e6. https://doi.org/10.1017/sus.2024.1. Erratum orthographique sur le nom de Johan Rockström : https://doi.org/10.1017/sus.2024.48
[3] Rakowski, J. J., Schaan, L. N., van Klink, R. et al. (2025). « Characterizing the Global Polycrisis: A Systematic Review of Recent Literature ». Annual Review of Environment and Resources, 50, 159–183. https://doi.org/10.1146/annurev-environ-111523-102238
[4] FERC, NERC et entités régionales (2021). The February 2021 Cold Weather Outages in Texas and the South Central United States. Rapport final, novembre 2021, et communiqué de la FERC du 16 novembre 2021. https://www.ferc.gov/news-events/news/final-report-february-2021-freeze-underscores-winterization-recommendations
[5] Albert, M. J. (2025). « Capitalism, complexity, and polycrisis: toward neo-Gramscian polycrisis analysis ». Global Sustainability, 8, e7. https://doi.org/10.1017/sus.2025.10
[6] OCDE (2026). Tracking Progress in the Governance of Critical Risks. OECD Publishing. https://doi.org/10.1787/66bcd7b0-en
[7] GIEC (2022). Climate Change 2022: Mitigation of Climate Change, groupe de travail III, chapitre 12, « Cross-sectoral perspectives ». https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg3/downloads/report/IPCC_AR6_WGIII_Chapter_12.pdf
[8] Morin, E. et Kern, A.-B. (1993). Terre-Patrie. Paris : Seuil. https://www.seuil.com/ouvrage/terre-patrie-anne-brigitte-kern/9782020126533
[9] Mark, S., Holder, S., Hoyer, D., Schoonover, R. et Aldrich, D. P. (2025). « Understanding polycrisis: definitions, applications, and responses ». Global Sustainability, 8, e35. https://doi.org/10.1017/sus.2025.10018
[10] OCDE (2023). Driving Policy Coherence for Sustainable Development: Accelerating Progress on the SDGs. OECD Publishing. https://doi.org/10.1787/a6cb4aa1-en
[11] Bramer, W. M. (2016). « Variation in number of hits for complex searches in Google Scholar ». Journal of the Medical Library Association, 104(2), 143–145. https://doi.org/10.3163/1536-5050.104.2.009
Statut de cette version : proposition éditoriale, non publication ni prise de position scientifique nouvelle validée. Les interprétations proposées pour le cas texan et le programme de recherche de l’Observatoire sont explicitement séparés des résultats des articles cités.