Edgar Morin nous a quittés. Il aura traversé un siècle sans jamais cesser de penser contre la facilité.
Résistant à vingt ans, à la fois gaulliste, communiste et juif, il incarnait déjà le refus des étiquettes uniques. Il aimait d'ailleurs en plaisanter avec cette lucidité mordante qui le caractérisait :
« Si j'étais arrêté par la Gestapo, j'avais au moins trois raisons d'être fusillé ! »
Derrière l'humour, il y avait déjà cette volonté de refuser ce qui sépare les disciplines, les savoirs et les certitudes, s'opposant de toutes ses forces à ce cloisonnement qui assigne les idées et les êtres à des catégories étanches. Pour lui, cette simplification réductrice est le grand drame de notre temps, une véritable amputation de la réalité qui nous rend aveugles.
Ce refus de l'illusion, il se l'appliquait d'abord à lui-même avec humilité. Engagé auprès des communistes pendant la Résistance, il a su par la suite reconnaître son erreur, faisant de sa rupture intellectuelle et de son « Autocritique » une véritable force. Loin de s'installer dans le dogme, il a transformé ses propres aveuglements et ses maladresses politiques en enseignements pour fortifier sa lucidité et la partager.
Sa voix, partie de France, a pris une résonance véritablement planétaire. De l'Espagne à l'Amérique du Sud à la Russie, de la Roumanie à l'Afrique du Sud, de la Chine au Japon et à la Corée du Sud, sa pensée complexe a traversé les cultures. Honoré par près de quatre-vingt-dix doctorats honoris causa à travers le globe, il a su faire dialoguer les sagesses d'Orient et d'Occident pour nous offrir les clés d'une « Terre-Patrie ».
Sur le plan écologique, il a dénoncé très tôt nos méconnaissances fondamentales. Il pointait du doigt notre incapacité à relier les expertises, les spécialités et les savoirs, nous condamnant à détruire ce que nous ne comprenons que par morceaux.
Au-delà de la science, c'est notre difficulté à vivre ensemble qu'il cherchait à dépasser. Il s'agissait de se comprendre les uns les autres, de faire dialoguer des points de vue divergents, non pas pour s'aligner sur un consensus tiède, mais pour faire naître des idées neuves par un dissensus constructif.
Sa grande leçon tient en une intuition simple et implacable : notre incapacité à penser la complexité fait elle-même partie de la crise que nous traversons.
Dès 1976, il renouvelait la crisologie par une approche systémique. En 1993, avec son ouvrage Terre-Patrie, il formalisait un concept que notre époque a fini par adopter sans toujours en connaître l'origine : la polycrise.
Parmi mes récents travaux, certains portent précisément sur la généalogie de ce concept de polycrise qu'il nous lègue (doi.org/10.31235/osf.io/92kv6_v1). Mais aujourd'hui, au-delà de la rigueur de l'analyse, c'est simplement à l'homme, au penseur et au citoyen du monde que je pense.
Morin refusait que le diagnostic de la crise devienne une condamnation. Face à la menace de l'effondrement, il nous rappelait que si le probable est la désintégration, l'improbable reste la métamorphose. Il nous laisse cette exigence : penser avec suffisamment de lucidité pour qu'une bifurcation reste possible.
Il disait n'avoir pas eu une carrière, mais une vie. Une vie à nous apprendre qu'être lucide sur la situation et garder l'espérance ne s'opposent pas.
Merci, Monsieur Morin.