Hommage 30 mai 2026

Edgar Morin nous a quittés

Edgar Morin · 1921 – 2026

Edgar Morin, souriant, coiffé de sa casquette
Edgar Morin (1921 – 2026) Portrait d'Edgar Morin © DE

Edgar Morin nous a quittés. Il aura traversé un siècle sans jamais cesser de penser contre la facilité.

Résistant à vingt ans, à la fois gaulliste, communiste et juif, il incarnait déjà le refus des étiquettes uniques. Il aimait d'ailleurs en plaisanter avec cette lucidité mordante qui le caractérisait :

« Si j'étais arrêté par la Gestapo, j'avais au moins trois raisons d'être fusillé ! »

Derrière l'humour, il y avait déjà cette volonté de refuser ce qui sépare les disciplines, les savoirs et les certitudes, s'opposant de toutes ses forces à ce cloisonnement qui assigne les idées et les êtres à des catégories étanches. Pour lui, cette simplification réductrice est le grand drame de notre temps, une véritable amputation de la réalité qui nous rend aveugles.

Ce refus de l'illusion, il se l'appliquait d'abord à lui-même avec humilité. Engagé auprès des communistes pendant la Résistance, il a su par la suite reconnaître son erreur, faisant de sa rupture intellectuelle et de son « Autocritique » une véritable force. Loin de s'installer dans le dogme, il a transformé ses propres aveuglements et ses maladresses politiques en enseignements pour fortifier sa lucidité et la partager.

Sa voix, partie de France, a pris une résonance véritablement planétaire. De l'Espagne à l'Amérique du Sud à la Russie, de la Roumanie à l'Afrique du Sud, de la Chine au Japon et à la Corée du Sud, sa pensée complexe a traversé les cultures. Honoré par près de quatre-vingt-dix doctorats honoris causa à travers le globe, il a su faire dialoguer les sagesses d'Orient et d'Occident pour nous offrir les clés d'une « Terre-Patrie ».

Sur le plan écologique, il a dénoncé très tôt nos méconnaissances fondamentales. Il pointait du doigt notre incapacité à relier les expertises, les spécialités et les savoirs, nous condamnant à détruire ce que nous ne comprenons que par morceaux.

Au-delà de la science, c'est notre difficulté à vivre ensemble qu'il cherchait à dépasser. Il s'agissait de se comprendre les uns les autres, de faire dialoguer des points de vue divergents, non pas pour s'aligner sur un consensus tiède, mais pour faire naître des idées neuves par un dissensus constructif.

Sa grande leçon tient en une intuition simple et implacable : notre incapacité à penser la complexité fait elle-même partie de la crise que nous traversons.

Dès 1976, il renouvelait la crisologie par une approche systémique. En 1993, avec son ouvrage Terre-Patrie, il formalisait un concept que notre époque a fini par adopter sans toujours en connaître l'origine : la polycrise.

Parmi mes récents travaux, certains portent précisément sur la généalogie de ce concept de polycrise qu'il nous lègue (doi.org/10.31235/osf.io/92kv6_v1). Mais aujourd'hui, au-delà de la rigueur de l'analyse, c'est simplement à l'homme, au penseur et au citoyen du monde que je pense.

Morin refusait que le diagnostic de la crise devienne une condamnation. Face à la menace de l'effondrement, il nous rappelait que si le probable est la désintégration, l'improbable reste la métamorphose. Il nous laisse cette exigence : penser avec suffisamment de lucidité pour qu'une bifurcation reste possible.

Il disait n'avoir pas eu une carrière, mais une vie. Une vie à nous apprendre qu'être lucide sur la situation et garder l'espérance ne s'opposent pas.

Merci, Monsieur Morin.

Edgar Morin has left us. He crossed a century without ever ceasing to think against easy answers.

A Resistance fighter at twenty — at once Gaullist, communist and Jewish — he already embodied the refusal of single labels. He liked to joke about it, with the biting lucidity that defined him:

"If the Gestapo had arrested me, I had at least three reasons to be shot!"

Behind the humour lay an early determination to refuse whatever separates disciplines, forms of knowledge and certainties — opposing with all his strength the compartmentalisation that assigns ideas and human beings to airtight categories. For him, this reductive simplification is the great drama of our time, a genuine amputation of reality that leaves us blind.

This refusal of illusion he first applied to himself, with humility. Having sided with the communists during the Resistance, he later came to acknowledge his error, turning his intellectual break and his Autocritique ("Self-Criticism") into a true strength. Far from settling into dogma, he transformed his own blind spots and political missteps into lessons that fortified his lucidity — and he shared it.

His voice, which set out from France, took on a truly planetary resonance. From Spain to South America to Russia, from Romania to South Africa, from China to Japan and South Korea, his complex thought travelled across cultures. Honoured with nearly ninety honorary doctorates around the globe, he brought the wisdoms of East and West into dialogue to offer us the keys to a "Homeland Earth" (Terre-Patrie).

On ecology, he denounced our fundamental blind spots very early on. He pointed to our inability to connect expertise, specialities and forms of knowledge — condemning us to destroy what we understand only in fragments.

Beyond science, it was our difficulty in living together that he sought to overcome. The point was to understand one another, to bring divergent viewpoints into dialogue — not to fall in line with a lukewarm consensus, but to give birth to new ideas through a constructive dissensus.

His great lesson lies in one simple, relentless intuition: our inability to think complexity is itself part of the crisis we are living through.

As early as 1976, he renewed crisology through a systemic approach. In 1993, with his book Terre-Patrie, he formalised a concept that our era ended up adopting without always knowing its origin: polycrisis.

Some of my recent work bears precisely on the genealogy of this concept of polycrisis that he bequeaths to us (doi.org/10.31235/osf.io/92kv6_v1). But today, beyond the rigour of analysis, it is simply of the man, the thinker and the citizen of the world that I think.

Morin refused to let the diagnosis of crisis become a condemnation. Faced with the threat of collapse, he reminded us that if disintegration is the probable, metamorphosis remains the improbable. He leaves us this demand: to think with enough lucidity that a bifurcation remains possible.

He said he had not had a career, but a life. A life that taught us that being lucid about our situation and keeping hope are not opposites.

Thank you, Monsieur Morin.

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